Arrivée à Rochefort de la frégate russe SHTANDART (04.06.2016)
Françoise Massard / Photos Francis Le Corre
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On le sait, la frégate L'HERMIONE est revenue le 29.08.2015 dans sa forme de radoub, au sein de l'Arsenal de Rochefort, après son périple américain très réussi (elle avait appareillé le 18.04.2015 pour cette première transat… voir ici quelques-unes de ses escales sur les pas du Marquis de La Fayette). Elle a de nouveau appareillé de Rochefort le 04.06.2016 (cf. infra) pour gagner le port de commerce de La Pallice (et son pôle de réparations navales), afin d'y faire une escale technique (du 06 au 20.06.2016), avec carénage et mise en place des deux moteurs électriques de nouvelle génération. Puis elle s'élancera vers Saint-Malo (elle y sera à quai du 01 au 09.07.2016), avant de rejoindre Brest où elle participera du 13 au 19.07 aux Fêtes maritimes internationales Brest 2016. Intermédiairement, elle participera le 19.07.2016 à une parade nautique entre Douarnenez et Brest. Elle sera de retour à Rochefort le 23.07.2016. Mais la cale rochefortaise Napoléon III ne restera pas vide lors de l'absence de l'HERMIONE, puisqu'elle va accueillir dès ce même 04.06.2016 la réplique contemporaine d'une autre frégate historique, celle du trois-mâts carré SHTANDART, le navire-amiral du Tsar Pierre le Grand. On la voit ci-dessous au large de l'estuaire de la Charente, le 04.06.2016 après-midi, sur le point d'embarquer le pilote Régis Buray (Station de Pilotage de La Rochelle-Charente). Francis Le Corre, ancien patron de vedette de la station, a embarqué en même temps… avec son appareil photo. Merci à lui de nous faire partager ses belles prises de vue (malgré un temps couvert).



SHTANDART (Saint-Pétersbourg) - Trois-mâts carré réplique de la frégate de Pierre le Grand - 34,50x6,95 m - Longueur de la coque 24,50 m - TE 3,30 m - TA 33,00 m - Dépl. 220 t - Hauteur maximale des mâts 33 m (mâts en deux ou trois parties) - Voilure 660 m2 (14 voiles) - Deux vergues sur les deux premiers mâts, une vergue et une brigantine triangulaire au mât d'artimon - Deux moteurs Volvo Penta TAMD-122P (Ptot 820 kW) - Constr. 1999 (Saint-Pétersbourg) - Gérant Shtandart Project (Saint-Pétersbourg) - Pav. RUS. Voir quelques autres photos de cette frégate lors de sa participation au grand rassemblement de voiliers "Escale à Sète" qui s'est tenu à Sète du 22 au 28.03.2016.


Pierre le Grand (1672-1725), par Paul Delaroche
Le SHTANDART est le symbole de la naissance de la puissance navale de la Russie, puissance voulue par Pierre le Grand qui s'impliqua directement dans l'établissement de plusieurs chantiers navals sur les bords de la Baltique, dans le but de créer une puissante marine de guerre russe. Dix premiers navires de guerre sortirent en 1703 du chantier d'Olonets (Carélie), installé sur les bords de la rivière Swir qui se jette dans le Lac Ladoga. Le plus grand était la frégate SHTANDART, armée de 28 canons. Elle devint donc le navire-amiral de la nouvelle flotte de la Baltique. Son nom, qui signifie "étendard" en russe, fut précisément choisi par Pierre le Grand qui venait d'ajouter une quatrième mer à son étendard : la mer Baltique, mers sur lesquelles le Tsar entendait étendre son hégémonie militaire et commerciale.
Désarmée en 1719, la frégate fut conservée sur ordre de Pierre le Grand, en tant que première unité de la flotte de guerre russe. Après la mort du Tsar (8 février 1725), sa seconde épouse, Catherine — devenue Tsarine en 1724 sous le nom de Catherine 1re, après l'officialisation de son mariage — ordonna (en 1727) la restauration de la frégate. Mais celle-ci était restée trop longtemps à l'abandon, et elle ne supporta pas qu'on la déplace pour tenter de la sauver. Elle fut donc démolie, mais un édit fut alors promulgué : "Conservez la quille et construisez un nouveau navire, en mémoire de celui portant le nom que sa Majesté Pierre le Grand lui a donné".
On l'a dit, Pierre 1er Alexéevitch Romanov, dit Pierre le Grand, s'investit lui-même dans la vie de ses chantiers navals. Ce fut l'aboutissement d'une longue histoire. Curieux de tout dès sa plus tendre enfance, y compris des savoir-faire des artisans, il se fit offrir un établi de charpentier à l'âge de 12 ans, apprenant ainsi très tôt à travailler le bois. Puis il s'intéressa au maniement de la forge. Il s'initia à 16 ans au maniement du sextant (avec le prince Jacob Dolgorouki). Il eut son premier bateau en juin 1688, un vieux canot anglais qu'il fit gréer, apprenant à manœuvrer les voiles et à utiliser le vent. Le jeune Tsar eut très vite l'idée que pour qu'une nation prospère, elle doit avoir un accès à la mer et maîtriser cette dernière. Il comprit aussi que pour récupérer le commerce avec l'Orient, il lui fallait le détourner de la mer Noire, alors dominée par les Ottomans, en le ramenant vers la mer Caspienne et la Volga. Il fréquenta de plus en plus les Occidentaux présents en Moscovie (Anglais, Ecossais, Hollandais, Allemands, en particulier), conscient du fait qu'ils étaient en avance sur la Russie. Il fit plusieurs longs "stages" auprès de charpentiers de marine hollandais qu'il avait fait venir de Zaandam (Hollande Septentrionale) sur son chantier du Lac Plechtchéevo.
En 1697, il se fit même embaucher comme simple ouvrier dans ce fameux chantier de Zaandam (à une quinzaine de kilomètres au nord d'Amsterdam) sous un faux nom — Pierre Mikhaïlov — afin d'acquérir les techniques de la construction navale hollandaise… mais il finit par être reconnu et dut rentrer en Russie. Pour se familiariser avec les techniques occidentales, il fit une véritable tournée européenne (la "Grande Ambassade") pendant deux ans (1697-1699), dont il ramena tant d'idées que cela lui permit de faire basculer la Russie jusque là moyenâgeuse dans les temps modernes. Avec la maîtrise de la technique, il lui fallait aussi la maîtrise de la Baltique : la "Grande Guerre du Nord" entre Pierre le Grand et Charles XII de Suède (de dix ans son cadet) devait durer de 1700 à 1720, avec toutefois une victoire décisive pour la Russie en 1709, celle de la bataille de Poltava, En parallèle, Pierre le Grand décida de construire une grande forteresse pour défendre l'embouchure de la Neva (alors une véritable fondrière… "neva" voulant dire "marais" en finnois)… les travaux débutèrent le 16 mai 1703, la future ville de Saint-Pétersbourg était fondée !
Ci-dessus à droite, la modeste habitation du "tsar-ouvrier" pendant son séjour à Zaandam (Photo : Coll. Robert K. Massie, parue dans mon très intéressant ouvrage "Pierre le Grand", publié en 1985 aux Editions Fayard).

Sur les deuxième et troisième photos ci-dessous, le Capitaine (russe) Vladimir Martous. Non seulement il commande la frégate, mais cet ancien ingénieur naval est à l'origine du projet du construction de cette réplique ("Shtandart Project") et a même directement participé au chantier. Il existe très peu d'archives sur la frégate de Pierre le Grand, laquelle navigua pour la première fois durant l'été 1703. Aussi, le Musée de l'Ermitage (Saint-Pétersbourg) — officiellement fondé en 1764 par Catherine La Grande (Catherine II), à partir du Kunstkammer qui abritait les collections de Pierre le Grand — chargea t-il en 1988 un historien, Viktor Krainyukov, de proposer une reconstitution la plus probable de ce trois-mâts carré à partir de tous les documents historiques existants sur la marine russe du XVIIIe siècle. La réplique fut donc construite selon les plans ainsi reconstitués (trois ans de recherches historiques furent nécessaires), mais en tenant compte bien sûr (comme pour L'HERMIONE) des exigences nautiques modernes (en terme de confort, mais aussi et surtout de sécurité). Ainsi, tout ce qui est au niveau et au-dessus du pont de batterie (mâts, barre à roue, appareil à gouverner, cabestan, échelles, écoutilles, lucarnes, sculptures de décoration, etc.) a été reconstruit à l'identique, tandis que la grande cale qui, autrefois, était occupée par les boulets de canons, les barils de poudre, les cordages et les vivres a été aménagée avec des équipements modernes pour la vie quotidienne de l'équipage (cuisine, cambuse, réfectoire, postes d'équipage, sanitaires) et abrite également les deux moteurs, un générateur, des pompes, des réservoirs, etc.



La construction de cette réplique commença officiellement le 04.11.1994 au chantier Orlovsky de Saint-Pétersbourg. Ce chantier, géré par le Centre d'éducation maritime de Saint-Pétersbourg, fut conçu comme un chantier éducatif et patriotique (le Shtandart Project avait en effet pour but de former de jeunes russes à la construction navale en bois et à la navigation traditionnelle à la voile). La frégate SHTANDART (deuxième du nom) fut baptisée le 30.05.1998. Elle fut lancée le 04.09.1999, mais ne fit sa première réelle navigation sous voiles qu'en juin 2000, soit un peu moins de six ans après la pose de sa quille. A noter que cette frégate est plus petite que l'HERMIONE, mesurant 34,50 m de long hors tout, contre 65,00 m pour la frégate de La Fayette. Les méthodes de construction essayèrent de reproduire au mieux celles du XVIIIe siècle, au niveau tant de l'abattage des arbres et de leur transport jusqu'au chantier, que du travail et de la mise en forme des bois, ou encore de la forge des clous et autres pièces métalliques. Les couples sont en chêne, le bordé fut construit à partir de mélèzes (environ 30) exceptionnellement abattus dans une forêt domainiale constituée à la demande de Pierre Le Grand pour alimenter les chantiers qu'il avait créés, forêt aujourd'hui préservée comme patrimoine national. Les mâts sont en pins de la région de Siverskaya (Leningradskaya oblast, donc proche de Saint-Pétersbourg). Sur la deuxième photo ci-dessous, Régis Buray et Francis Le Corre, en chemises d'époque, posent à la gauche du barreur. Sur la troisième photo, le capitaine russe Vladimir Martous ! Une sacrée stature, à tous les sens du terme d'ailleurs, puisque cette construction démarra grâce à son financement personnel (il vendit un schooner, le "St-Peter", qu'il avait précédemment construit). Le chantier se poursuivit avec l'aide de sponsors russes, mais aussi britanniques, néerlandais, suédois, etc. Il y eut aussi des donateurs privés.



Ci-dessous, croisement de l'HERMIONE (toujours commandée par Yann Cariou) qui descend la Charente, en direction du port de La Rochelle-Pallice, et de la frégate SHTANDART qui remonte le fleuve en direction de Rochefort. Des coups de canons ont bien sûr retenti pour ce croisement inhabituel.



Ici L'HERMIONE en route pour La Rochelle (arrêt technique d'une quinzaine de jours). La figure de proue de L'HERMIONE est un lion. Il en est de même pour le SHTANDART, car pour les deux unités, c'est le symbole du pouvoir et de la puissance. N'oublions pas que c'était, avant tout, des navires de guerre. A ce propos, il faut noter que le SHTANDART n'a que cinq canons à son bord, au lieu de 28 à l'origine, entorse à l'histoire faite volontairement pour en limiter le poids. De même, contrairement à L'HERMIONE dont les voiles et cordages étaient majoritairement en matériaux d'époque (chanvre, lin), ceux de la frégate russe sont en matériaux synthétiques modernes, moins lourds et plus résistants.



Sur la deuxième photo, le SHTANDART s'apprête à passer sous le pont transbordeur du Martrou.



La frégate SHTANDART arrive au niveau de la Corderie Royale de Rochefort (troisième et quatrième photos ci-dessous).


Sur les quais de Rochefort, de nombreux passionnés de vieux gréements attendent le SHTANDART.



L'accès vers le port historique de Rochefort situé en centre ville, aujourd'hui port de plaisance, est perpendiculaire à la Charente et demande donc une manœuvre adaptée, mais le pilote contrôle parfaitement la situation.



Ironie de l'Histoire, il y a un certain parallèle entre la ville de Rochefort, créée de toute pièce en 1666 au milieu des marais, sur la volonté du Roi Louis XIV, et la ville de Saint-Pétersbourg, créée un peu plus tard (1703) elle aussi ex nihilo, à l'embouchure de la Neva, également au milieu des marais, sur l'ordre du Tsar Pierre le Grand. Dans les deux cas, les premiers forts qui deviendront des villes étaient destinés à combattre les ennemis héréditaires de l'époque : les Anglais pour la France, les Suédois pour la Russie. Si Rochefort est évidemment beaucoup plus petite que Saint-Pétersbourg, ce sont toutes les deux des villes construites initialement selon un plan en damier, typique des villes militaires.



Equipage au complet à l'issue de cette remontée de Charente jusqu'à Rochefort (clin d'œil de Francis avec cette photo de droite façon archive !). Ce SHTANDART permet ainsi à de nombreux jeunes de découvrir tout à la fois le monde et la navigation à l'ancienne.



Bateau-musée quand il est à quai (en tant que réplique du navire-amiral du Tsar Pierre Le Grand), il est aussi un navire-école international le reste du temps. Il participe à de nombreux rassemblements nautiques, à des reconstitutions historiques, à des tournages de films, etc. Toute personne passionnée peut espérer embarquer quelques jours à son bord. il lui faudra alors apprendre à tout faire… la manœuvre bien sûr, mais aussi la cuisine (voir le site officiel du SHTANDART).


Françoise Massard - 20.06.2016

© Françoise Massard 
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