Un demi-tour du monde à bord du CMA CGM NABUCCO (déc.2006-févr. 2007)
Françoise Massard




Règles de transit dans le Canal de Suez et tarification

Comme chacun le sait, on doit la construction du Canal de Suez à Ferdinand de Lesseps dont on a fêté, en novembre 2005, le bicentenaire de la naissance. Géniale invention, surtout à cette époque ("son" canal fut inauguré en novembre 1869), ce passage entre la Méditerranée et la Mer Rouge permet de raccourcir d'environ 4 300 milles (soit environ 8 000 km)(1) la navigation entre l'Europe du Nord et l'Asie, par rapport à l'ancien contournement de l'Afrique ("route du Cap de Bonne-Espérance", cf. cartes ci-dessous).
(1) Cette distance représente une à deux semaines de navigation, selon la vitesse des navires. Pour le CMA CGM Nabucco, dont la vitesse moyenne est de 25 nds (cad 25 milles/h), emprunter le Canal lui fait gagner 7 à 8 j de navigation.


Ce canal à niveau, c'est-à-dire sans écluses (contrairement à celui de Panama), mesure 87,5 milles, soit 162 km, entre Port Saïd (côté Méditerranée) et Suez (côté Mer Rouge) et 193 km en tenant compte des chenaux d'accès. Selon les zones, sa largeur entre berges est de l'ordre de 300 à 360 m, mais sa largeur navigable varie de 150 à 260 m, tandis que sa profondeur varie de 14,5 à 23,5 m. Ses plus grandes dimensions sont au niveau du by-pass du Lac Timsah, sur les rives duquel est bâtie la ville d'Ismaïlia (siège administratif de l'Autorité du Canal de Suez / ACS).

Il comporte deux sections principales : Port Saïd – Ismaïlia (
78,5 km) et Ismaïlia – Suez / Port Tawfiq (83,6 km).

Golfe de Port Saïd et entrée du by-pass (côté Méditerranée)
Canal de Suez, de Port Saïd à Suez
By-pass de Port Saïd (côté Canal de Suez)

Venant du Nord, une fois passé Port Saïd (PK 0)(2), on traverse successivement la zone asséchée du Lac Menzaleh (à l'est du delta du Nil), on dépasse la ville d'El Qantara (PK 45), puis on atteint le by-pass d'El Ballâh (PK 54) qui permet le croisement des convois. On débouche ensuite, au PK 76, dans le Lac Timsah. La navigation se poursuit, via le Déversoir (à partir du PK 93), à travers le Grand Lac Amer (zone de régulation du trafic entre les convois Northbound et Southbound), puis le Petit Lac Amer, après avoir doublé la ville d'El Kabrît (les deux lacs s'étalent sur une longueur de 30 km environ). Enfin, la longue traversée du Seuil de Chalouf (PK 134 à PK 155) permet d'atteindre Suez / Port Tawfiq (PK 162) et la Mer Rouge.
(2) PK = point kilométrique. En effet, le Canal est jalonné de panonceaux, comme celui ci-dessous, indiquant le nombre de kilomètres entre le point concerné et Port Saïd, ce dernier étant pris conventionnellement comme PK 0. Un panonceau tous les kilomètres.
On notera la grande disparité physique entre la rive occidentale, assez verdoyante en de nombreux endroits, et la rive orientale (côté péninsule du Sinaï) quasi désertique tout le long du Canal.

Rive occidentale (assez verte) et rive orientale (désertique) du Canal
PK 147 (exemple)

La vitesse de transit est de 6 à 9 nds (11 à 16 km/h). La durée de transit varie de 12 à 16 h, en tenant compte des temps de mouillage (plus ou moins longs) pour le croisement des convois.


A. Conditions de transit

Voici un résumé très succinct des conditions de transit telles qu'elles sont décrites dans l'ouvrage "Admiralty Sailing Directions - Red Sea and Gulf of Aden Pilot" (éd. 2004) que j'ai consulté sur le Nabucco.

    1.   Tous les navires qui veulent transiter par le Canal de Suez doivent réserver leur transit auprès de l'Autorité du Canal de Suez (ACS), pas plus tard que 4 j avant la date du transit. Une confirmation d'arrivée doit être envoyée 48 h avant l'heure estimée d'arrivée. Enfin, cette ETA doit être de nouveau transmise (VHF, canal 16) lorsque le navire arrive à 15 nm de la bouée marquant l'entrée du chenal d'accès côté Port Saïd (31°21,3' N - 32°20,8' E) ou à 5 nm de la bouée nord délimitant la zone de séparation côté Suez. De nombreuses informations sur le navire (nom, nationalité, type, tirant d'eau, jauge nette, port en lourd, sa cargaison dont produits dangereux, etc.) sont à fournir, avec des pièces complémentaires (certificat de tonnage spécial Canal de Suez(1), certificat d'immatriculation, plans du navire, certificat de classification, état de navigabilité, etc.) pour les navires empruntant le Canal pour la première fois. Bien sûr, la liste des membres d'équipage et celle des passagers sont également demandées.
    (1) Nous avons défini précédemment les unités de jauge, sans toutefois évoquer le cas particulier de la jauge Suez. Cette dernière, fondée sur la..." Convention de Constantinople de 1873" (oui, oui, ce n'est pas une erreur de frappe), est une jauge nette mais où les espaces "exclus" sont légèrement différents de ceux de la jauge nette traditionnelle. C'est l'Administration de l'Etat qui a pavillonné le navire qui délivre cette "jauge Suez" pour le compte de l'ACS (en France, Service des Douanes). Un anachronisme similaire subsiste aussi pour le Canal de Panama.

    2.   Pour avoir le droit de transiter par le Canal, les navires doivent respecter certaines dimensions maximales : pas de limitation de longueur (puisqu'il n'y a pas d'écluses), mais une largeur maximale (sauf autorisation spéciale) de 245 pieds (soit 74,6 m, 1 ft = 0,3048 m) ; toutefois, ceux dont la largeur est comprise entre 210 et 245 ft ne peuvent transiter que si la vitesse du vent est inférieure à 10 nds. Pour ceux naviguant sur ballast, le tirant d'eau maximal est de 32 ft (9,7 m) à l'avant et 36 ft (10,9 m) à l'arrière du navire, pour une largeur maximale de 245 ft. Les navires chargés peuvent transiter si leur TE est inférieur à certaines valeurs prédéfinies tabulées : 50 ft 10' (15,49 m) pour une largeur de 200 ft (60,96m) ou 55 ft 10' (17,02 m) pour une largeur de 182 ft (55,49 m), par exemple ; leur TE maximal est de 62 ft (18,9 m) pour une largeur de 164 ft (49,98 m) — chiffres 2005-2006. Enfin, certaines limitations momentanées peuvent être imposées par l'Autorité du Canal : par exemple, l'interdiction aux VLCC et ULCC de transiter par mauvais temps.

    3.   La traversée du Canal se fait obligatoirement par convois : deux convois dans le sens nord-sud (Southbound) mais un seul convoi dans le sens sud-nord (Northbound). Des zones de mouillage sont aménagées aux deux extrémités du Canal pour permettre aux navires de jeter l'ancre en attendant d'intégrer un convoi (les postes sont alloués par l'Autorité du Canal, en fonction du type de navire). Des heures limites d'arrivée à ces zones doivent être impérativement respectées par les navires :
    — dans le sens N-S, les navires doivent arriver avant 19 h à Port Saïd pour faire partie du premier convoi Southbound et avant 03 h pour rejoindre le second convoi ; cependant, les navires arrivant entre 19 h et 21 h peuvent s'intégrer au premier convoi moyennant un supplément de 3 % des frais de transit (5 % entre 21 h et 22 h ; 10 % après 22 h et si accord de l'ACS) ; de même, les navires arrivant entre 03 h et 04 h pourront quand même rejoindre le second convoi, moyennant une surtaxe de 3 % (5 % entre 04 h et 05 h ; 10 % au-delà de 05 h) ;
    — dans le sens S-N, les navires doivent arriver avant 01 h dans leur zone de mouillage de Suez pour rallier le convoi Northbound ; toutefois, là encore, des dérogations sont permises : jusqu'à 03 h moyennant un supplément de 3 % des frais de péage, voire 03 h 30 (supplément de 5 %).

Dans les convois, les navires se suivent à environ 1 mille les uns des autres
• Dans le sens N-S, le premier convoi commence son transit, de façon échelonnée, entre 1 h et 5 h du matin. Il comprend trois groupes de navires : le groupe A constitué des navires situés dans le port de Port Saïd, le groupe B comprenant les navires mouillés dans la zone Nord de Port Saïd (porte-conteneurs de 3e et 4e générations, VLCC sur ballast de plus de 42 ft (12,8 m) de TE, porte-barges (JB Suez > 35 000), LPG et LNG) et le groupe C composé des navires ancrés dans la zone Sud de mouillage. Ce premier convoi transite continûment jusqu'aux Lacs Amer, en passant par la branche Est de El Ballah, le chenal Est du By-pass du lac Timsah, le chenal Ouest du Déversoir (sauf les navires de plus de 42 ft (12,8 m) de TE qui eux prennent la branche Est) puis mouille dans la zone Ouest du Grand Lac Amer. Puis, sur ordre de l'ACS, le convoi se remet en route, dans un ordre déterminé (navires militaires, gaziers, PC, porte-barges, VLCC, autres navires), le premier navire de ce convoi N-S devant gérer sa vitesse de façon à croiser au niveau d'El Kabrit le dernier navire du convoi montant.

Le deuxième convoi Southbound (dont la formation dépend du trafic) quitte Port Saïd entre 7 h et 9 h du matin. Si nécessaire, les navires de ce deuxième convoi peuvent s'amarrer dans la branche Ouest de El Ballah et continuer ensuite leur route après le passage du dernier navire du convoi S-N au km 60 (jusqu'à 15 navires peuvent ainsi s'amarrer à cet endroit, mais leur largeur ne doit pas dépasser 135 ft et leur TE être inférieur à 42 ft. A noter que certains navires ne sont pas autorisés à faire partie de ce second convoi (tankers transportant du pétrole grade A ou des substances à point d'éclair inférieur à 23 °C, méthaniers, navires transportant des produits radioactifs, ou encore des colis lourds, navires à simple fond transportant des produits chimiques en vrac, navires de guerre, etc.).
By-pass du Lac Timsah
Déversoir
Grand Lac Amer
Les Bureaux de l'Autorité du Canal sont situés sur la rive nord-ouest du Lac Timsah , comme on peut le voir sur la carte de gauche ci-dessus.
Branche Ouest de El Ballah : les navires s'amarrent (à l'aide de quatre aussières en général) contre les berges de sable ; cette attente est de 4 ou 5 h maximum, selon le nombre de navires du convoi montant
• Dans le sens S-N (Northbound), l'unique convoi démarre vers 6 h du matin (heure locale) au km 160 du Canal. Il comporte deux groupes de navires : le groupe A comprend les navires militaires, les porte-conteneurs de 3e et 4e générations (JB Suez > 40 000), les navires porte-barges (lash), les LPG et LNG, les chimiquiers, enfin les VLCC et gros vraquiers de plus de 950 ft (289,5 m) de long (LPP) ou de plus de 38 ft (11,6 m) de tirant d'eau ; le groupe B comprend tous les autres cargos et navires mouillés dans leurs zones réservées du Golfe de Suez. Ce convoi relie directement (normalement sans arrêt) le port de Suez à celui de Port Saïd. Il passe par les chenaux Est successivement de El Kabrit (entre le Petit Lac Amer et le Grand lac Amer), du Déversoir, du Lac Timsah, de El Ballah et enfin par la branche Est du By-pass qui va du km 16 à Port-Saïd.
Golfe de Suez
By-pass d'El Kabrit

4.   La présence à bord de plusieurs lamaneurs (et de leur canot, appartenant à la Suez Canal Mooring Co) et d'un électricien est obligatoire pour tous les navires en transit dans le Canal (une, voire deux cabines dites "cabines de Suez" leur sont systématiquement réservées). Par ailleurs, en plus d'un certain nombre d'aussières aux caractéristiques imposées par le règlement du Canal, chaque navire doit être équipé d'un projecteur capable d'éclairer l'axe du Canal sur 1 800 m à l'avant du navire. Si le navire n'a pas de projecteur, ou que celui-ci ne répond pas aux "normes" du Canal, un projecteur peut être loué à la Canal Mooring and Light Co. Les projecteurs latéraux doivent également être allumés pour éclairer les berges du Canal et lors du mouillage.

Le canot des lamaneurs reste pendu contre la muraille du navire durant tout le transit, prêt à affaler s'il y a nécessité d'envoyer des amarres à terre. Si les lamaneurs n'ont pas à intervenir, ils peuvent toujours vendre à bord quelques "souvenirs pour touristes" tels papyrus "authentiquement faux", "vraies fausses montres Rollex" (sourires), tee-shirts, services à thé, etc..

5.   La présence à bord d'un ou de plusieurs pilotes est obligatoire pour tous les navires en transit dans le Canal. Cependant, ces pilotes sont dégagés de toute responsabilité, les capitaines des navires étant seuls responsables en cas de dommages ou accidents résultant d'un incident de navigation. Leur seule fonction est donc de donner des conseils de navigation. Ils ne touchent à aucun appareil. Le capitaine (ou son second) restent donc à la passerelle tout le temps du transit, de même que les timoniers. Ce ne sont pas les mêmes pilotes qui assurent la traversée complète du canal, il y a une relève à Ismaïlia (cf. photos ci-dessous). A noter que tous les pilotes du Canal sont égyptiens (en plus de leurs effets personnels, le sac à dos de certains d'entre eux contient un tapis de prières qu'ils déroulent à la passerelle lorsque un muezzin lance l'appel à la prière d'un des minarets situés au bord du Canal).
Remarque : en dehors des pilotes du Canal, des pilotes hauturiers montent à la passerelle entre les zones de mouillage (côté Port Saïd ou Suez) et les extrémités du Canal proprement dit.


6.  Contrairement au pilotage, le remorquage n'est, en général, pas obligatoire. Les remorqueurs du Canal sont toutefois à la disposition des navires qui souhaitent leur assistance. Quoiqu'il en soit, le capitaine qui utilise les services d'un remorqueur garde, comme dans le cas du pilotage, l'entière responsabilité des manœuvres effectuées par le navire et le remorqueur. Ces tugs peuvent aussi remplir une fonction d'escorte (comme ci-dessous). Les Autorités du Canal peuvent cependant imposer la présence de remorqueurs durant le transit de navires à manœuvrabilité réduite (problème de barre ou de machine par exemple) ou de très gros navires (VLCC, ULCC, gros vraquiers, etc.) : un remorqueur pour un navire de plus de 130 000 tpl et deux remorqueurs pour un navire de 170 000 tpl.


7.  Des règles de sécurité (contre l'incendie en particulier) et des règles anti-pollution sont également édictées dans le Réglement du Canal.


B. Tarification

Les droits de péage sont calculés en fonction de la "jauge nette Suez" des navires (tarif dégressif en fonction des tranches de jauge du navire, et selon que celui-ci est chargé ou ballasté). Ces droits sont payables d'avance (avant chaque transit) directement auprès des Autorités du Canal. Les navires lents sont pénalisés (de 10 à 60 % de surcoût). En revanche, des réductions tarifaires peuvent être appliquées, par exemple en fonction de la proportion de conteneurs vides sur un PC. Le tableau ci-dessous donne des ordres de grandeur (chiffres moyennés et arrondis) du coût de transit de porte-conteneurs en fonction de leur capacité.

Capacité du porte-conteneurs (evp)
2 900
4 300
5 800
6 500
8 500
9 400
Droits de péage correspondants (US$)
220 000
290 000
330 000
370 000
450 000
530 000
Ces droits se répartissent à raison de 96 % en frais de transit, 3 % en frais de port (mouillage + pilotage) et 1 % en frais divers.
A ces coûts, il y a lieu d'ajouter celui... d'une dizaine de cartouches Malboro® par transit... puisque le Canal de Suez porte toujours à juste titre le surnom de "Malboro Canal" !

Avec 3,3 milliards de dollars en 2005, les recettes du Canal de Suez ont atteint un record historique. Elles ont progressé de l'ordre de 17 % par rapport à 2004, en grande partie grâce à l'augmentation des flux commerciaux avec la Chine et l'Inde. En fait, 40 % des revenus du Canal proviennent des échanges avec l'Asie du Sud-Est. A lui seul, le Canal de Suez représente environ 10 % du PIB égyptien. Il voit passer 14 % du transport mondial de marchandises.

Canal de Suez : statistiques annuelles
Année
2002
2003
2004
2005
Fret (millions de tonnes)
445
550
646
670
Nombre de navires ayant transité par le Canal
13 500
15 700
17 200
18 000
Recettes (milliards de dollars US)
2,0
2,6
2,8
3,3

Les recettes pour 2006 seraient de l'ordre de 3,8 Mds US$ (transit de 18 600 navires)

Sources : documents OCDE et Autorité du Canal (2006)


De lourds investissements sont programmés (200 millions de US$) afin de permettre, d'ici 2012, le passage de pétroliers de 360 000 t à pleine charge (aujourd'hui, la limite est de 200 000 t ; les pétroliers avec un trop fort tirant d'eau sont actuellement obligés de s'alléger d'une partie de leur cargaison à l'une des extrémités du Canal — terminal de Ain Sukhna côté Golfe de Suez ou terminal de Sidi Kérir côté Méditerranée — et de récupérer leur chargement à l'autre extrémité). Les travaux d'approfondissement (avec un TE de 22 m sur toute la longueur du Canal) sont d'autant plus nécessaires que les deux oléoducs de la Arab Petroleum Pipeline Company, connus comme le SuMed (Suez-Mediterranean pipeline) et qui longent le Canal, sont eux-mêmes en voie de saturation (malgré leurs 2,5 millions de barils par jour, contre 1,3 pour le Canal).

Gros plans sur l'une des nombreuses dragues en action sur le Canal

Les porte-conteneurs sont maintenant les premiers utilisateurs du Canal, devant les vraquiers et les pétroliers. N'avons-nous pas croisé le plus gros PC au monde actuellement, l'EMMA MAERSK !
Les Egyptiens misent sur un doublement du trafic d'ici 2030. Ils veulent que "leur" Canal puissent faire transiter les porte-conteneurs des futures générations, 12 000, ou 15 000, voire 18 000 evp...


© Françoise Massard
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