Bicentenaire de la naissance de Ferdinand de Lesseps
Françoise Massard

Tracer en quelques lignes l’œuvre de Ferdinand de Lesseps est un peu une gageure, lui qui mena trois vies en une seule, et pas toutes avec le même bonheur. Triomphe avec Suez, scandale avec Panama, il reste malgré tout le "Grand Français", l'initiateur clairvoyant de nouvelles routes maritimes


L'HOMME

Le 19 novembre 1805 naissait à Versailles Ferdinand Marie, Vicomte de LESSEPS, dans une famille de consuls, anoblie au XVIIIe siècle. Son père, Mathieu de Lesseps, ayant eu une longue carrière méditerranéenne (Maroc, Lybie, Espagne), le jeune Lesseps s'imprégna très tôt de cette partie du monde, et en particulier de l'Egypte où son père avait été envoyé par Bonaparte comme Commissaire Général. C'est d'ailleurs à ce poste que Mathieu de Lesseps avait rapidement compris le rôle que pouvait jouer le génial Mehemet Ali, le véritable fondateur de l'Egypte moderne, et il ne cessa de le soutenir dans son ascension vers le pouvoir. Aussi, lorsqu'il devint Vice-Roi, Mehemet Ali devint un soutien sans faille pour la France, et des liens d'amitié durables s'instaurèrent, lesquels auront tout leur sens, cinq ans plus tard, dans le devenir de Ferdinand de Lesseps.
Sa maison natale
 
Sa statue à Versailles

En effet, Ferdinand de Lesseps ayant à son tour embrassé la carrière diplomatique, ses différents postes le menèrent à Lisbonne, Tunis, Barcelone, Madrid, mais aussi... Alexandrie où il fut nommé Consul Général en 1835. C'est à ce moment que Mehemet Ali lui confia l'éducation de son plus jeune fils, Mohammed Saïd, avec lequel il s'entendit particulièrement bien.

Lesseps assura plus tard des fonctions consulaires aux Pays-Bas et en Espagne (il fut nommé Ministre de France en avril 1848 par... Alphonse de Lamartine, alors Ministre des Affaires étrangères du Gouvernement provisoire après la chute de la Monarchie de Juillet), mais c'est à Rome que s'acheva prématurément, en 1849, sa carrière diplomatique, s'étant fait mettre en disponibilité après un profond désaccord politique pendant la campagne de France en Italie. Il a alors 44 ans. Une deuxième carrière l'attend... mais en attendant il joue le gentleman farmer au Manoir de la Chesnaie (Berry), ancienne résidence... d'Agnès Sorel.


Dynamique jusqu'à l'exubérance (il aimait disputer des compétitions toutes plus spectaculaires les unes que les autres), travailleur infatigable, mais aussi homme du monde qui avait particulièrement apprécié l'ambiance orientale. Il pense d'ailleurs toujours à l'Orient. Il relit périodiquement différents livres sur l'Égypte, dont la "Description de l’Égypte", vaste compilation savante issue de l’expédition de Bonaparte, ainsi que les anciens dossiers qu'il avait conservés de son premier séjour en Égypte (1832-1837) : le "Rapport Le Père" (publié en 1808), du nom de l'Ingénieur en Chef de l'expédition du général Bonaparte, Gratien Le Père (Monge et Berthollet participaient d'ailleurs également à l'expédition), ainsi que l'étude sur "La possibilité de percement de l'isthme" rédigée en 1847 par un un brillant ingénieur français, Louis-Maurice Linant de Bellefonds... breton de Lorient.

Passionné par le projet qu'on appelait alors le "Canal des deux Mers" (c'était déjà le nom qu'avait donné Pierre-Paul Riquet au canal plus connu en France sous le nom de "Canal du Midi"), il va même jusqu'à rédiger, en 1852, son propre rapport qu'il fait traduire en arabe et adresse au Vice-Roi d'alors, Abbas Pacha, successeur de Mehemet Ali, mais sans succès.

Ferdinand de Lesseps et le canal de Suez - Caricature de Carjat
(© Bianchetti/Leemage)

Or, deux ans plus tard, le 15 septembre 1854, de son manoir berrichon, Lesseps apprend la mort soudaine d'Abbas Pacha et l'avènement du plus jeune fils de Mehemet Ali, qui n'est autre que... Mohammed Saïd. En homme du monde, Lesseps lui écrit pour le féliciter, et reçoit par retour de courrier une invitation à se rendre en Egypte. En effet, comme noté précédemment, il s'était lié d'amitié avec Mohammed Saïd alors qu'il était consul à Alexandrie, en 1832, et Mohammed Saïd reportait sur Ferdinand de Lesseps la reconnaissance que son père, Mehemet Ali, avait lui-même voué à Mathieu de Lesseps (n'avait-il pas coutume de lui dire "C'est ton père qui m'a fait ce que je suis").

C'est ainsi que le 7 novembre 1854 Mohammed Saïd reçoit personnellement Ferdinand de Lesseps, lequel en profite évidemment pour lui parler de son ambitieux projet de canal, projet qui séduit immédiatement son hôte : "Je suis convaincu, j'accepte votre plan (...). Vous pouvez compter sur moi." Et, en effet, le 30 novembre 1854, Mohamed Saïd accorde à Ferdinand de Lesseps le pouvoir exclusif de constituer et de diriger une Compagnie universelle pour le percement de l'isthme de Suez et l'exploitation d'un canal entre les deux mers. La durée de la Concession est prévue pour 99 ans.

Lesseps présente son projet
à Mohammed Saïd

Extrait de l'Acte de Concession : « Notre ami, M. Ferdinand de Lesseps, ayant appelé notre attention sur les avantages qui résulteraient pour l'Égypte de la jonction de la mer Méditerranée et de la mer Rouge par une voie navigable pour les grands navires, et nous ayant fait connaître la possibilité de constituer, à cet effet, une compagnie formée de capitalistes de toutes les nations, nous avons accueilli ses propositions et nous lui avons donné, par ces présentes, pouvoir exécutif de constituer et de diriger une compagnie universelle pour le percement de l'isthme et l'exploitation d'un canal entre les deux mers...»
Signé Mohammed Saïd (ci-contre).


Dernière mise à jour : 14.01.2010
Page suivante

© Françoise Massard
  www.cargos-paquebots.net