Moulins de Kinderdijk (Pays-Bas) — 26.12.2017
Françoise Massard
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Les moulins (molens, en néerlandais) ont façonné le paysage des Pays-Bas depuis des siècles. Il en reste de nos jours environ 1 200 sur l'ensemble du territoire (dont la superficie est d'environ 41 500 km2, soit de l'ordre de 7,6 % de la surface de la France métropolitaine avec ses 545 000 km2). Ces moulins ont contribué de manière cruciale à la prospérité du pays, et ce depuis le XVIe siècle. En effet, c'est grâce à eux que les polders purent être asséchés, drainant littéralement le pays (dont une majorité est situé sous le niveau de la mer). Ces "windmolens" (moulins à vent) furent aussi des moulins à grains (pour la fabrication de farine de blé, et d'autres céréales) et des moulins à scier (pour débiter le bois), ces derniers lui permettant très tôt de se doter d'une importante flotte de guerre bien sûr, mais aussi de pêche et de commerce, lui ouvrant ainsi les grandes routes commerciales vers les continents lointains, Chine par exemple. Bien sûr, l'invention de la machine à vapeur et les progrès technologiques des XIXe et XXe siècles sonnèrent le glas de ces moulins traditionnels. De très nombreuses associations s'efforcent d'entretenir ces 1 200 moulins qui sont conservés et font partie intégrante du patrimoine néerlandais (l'entretien et la restauration de ces moulins nécessitent des fonds importants, et les associations doivent trouver des sponsors pour compléter les subventions d'état). Les ailes de beaucoup de ces moulins tournent encore, comme celui ci-dessous à droite, cf. ici). A noter que les ailes de ces moulins tournent vers la gauche, c'est-à-dire dans le sens inverse des aiguilles d'une montre.


Sur les 1 200 moulins que comptent encore aujourd'hui les Pays-Bas, 224 se trouvent en Hollande méridionale. Le premier moulin cité dans les archives néerlandaises est celui de Willermskerke (Flandre zélandaise) daté de 1221. La première "Administration des Eaux et Polders" fut fondée au XIIIe siècle par Floris V (1254-1296), comte de Hollande et de Zélande, surnommé "le Dieu des paysans" ! Le premier moulin mentionné en Hollande méridionale est celui de Voorschoten, remontant au début du XIVe siècle (il n'existe plus aujourd'hui). Les moulins de Kinderdijk ici présentés sont au nombre de 19. Le village de Kinderdijk (encerclé sur la carte de gauche ci-dessous, environ 850 habitants) se situe au confluent des rivières Noord et Lek, lesquelles forment alors la Nouvelle Meuse (Nieuwe Maas) qui traverse Rotterdam puis se jette dans la mer du Nord. Je mentionne souvent sur mon site cette région car, comme on peut le voir sur les cartes ci-après, elle héberge de nombreux chantiers navals, des ports d'attache de navires pavillonnés aux Pays-Bas, ou encore des sièges d'armements (Barendrecht, Papendrecht, Dordrecht, Sliedrecht, etc.).



Parmi ces dix-neuf moulins de Kinderkijk (vu partielle du site sur la première photo), huit sont des moulins ronds en pierre (cf. deuxième photo ci-dessous par exemple), dix sont octogonaux (cf. les deux photos de droite) et un est un moulin à pivot creux (cf. ici). Les moulins octogonaux sont en bois et recouverts de chaume (toit compris). "Kinderdijk" signifie littéralement "digue de l'enfant" ("het kind" = l'enfant", "de kinderen" au pluriel / "de dijk" = "la digue", "de dijken" au pluriel). Ce nom viendrait d'une légende (locale) selon laquelle un chat réussit à maintenir à la surface des flots un berceau contenant un enfant, lors des inondations de novembre 1421 (connues sous le nom "d'inondations de la Sainte-Elisabeth"), berceau qui s'échoua alors sur une digue du lieudit qui s'appelle aujourd'hui Kinderdijk.



Tous ces moulins de Kinderdijk ont été construits dans les années 1738-1740 pour assécher les polders. L'assèchement de ces polders de l'Alblasserwaard (région d'environ 25 000 ha entourée de voies d'eau : le Lek au Nord, le Noord à l'ouest, la Merwede au sud, etc., cf. cartes précédentes) se fait de nos jours par de grosses pompes d'épuisement mues par l'électricité. Les moulins restent toutefois opérationnels et servent de moulins de drainage de réserve. Le site de Kinderdijk est classé au patrimoine mondial de l'Unesco depuis 1997. Les eaux drainées par les différents moulins sont dirigées vers des bassins collecteurs, dont l'eau est remontée par une pompe équipée de trois énormes vis d'Archimède (cf. ici) vers un bassin d'épuisement qui se déverse (via une écluse), après traitement d'assainissement, dans la rivière Lek toute proche. Le pompage, aujourd'hui électrique, se faisait autrefois à la vapeur (de 1868 à 1924).


Ci-dessous, le moulin-musée Nederwaard. Ce moulin retrace la vie des meuniers, lesquels habitaient généralement au rez-de-chaussée de leurs moulins. Le logement était simple et de surface réduite. Sur la troisième photo, on voit le couloir qui servait de cuisine, et qui permettait d'accéder (au fond à droite) à la "pièce à vivre" (cf. infra). Dans ce couloir se trouvaient également les escaliers qui donnaient accès à l'étage supérieur du moulin et à sa machinerie (voir ici la partie basse du système — roue inférieure et roue à aubes qui occupaient partiellement le rez-de-chaussée).


La pièce à vivre, chauffée par un poële à bois, comportait dans un coin une "armoire-lit" (photo de droite ci-dessous). Quand le meunier avait des enfants, ces derniers couchaient dans le grenier du moulin.



Vivre dans un moulin signifiait une vie assez rustique, souvent difficile car la tâche du meunier dépendait du vent, d'où des horaires de travail très irréguliers, aussi bien de jour comme de nuit, et cela tant pour les moulins à grains ou à scier que pour les moulins de drainage que sont ceux de Kinderdijk. Les meuniers de ces moulins de polders devaient impérativement maintenir les terres à sec, ce qui les obligeaient à se lever régulièrement la nuit. Malgré cela, le métier de meunier se transmettait souvent de père en fils.



Le principe du moulin à vent (windmolen) est simple : le vent fait tourner les ailes qui entraînent à leur tour le système de meunerie (ou fait remonter l'eau de drainage dans le cas de moulins d'assèchement). Il faut donc impérativement orienter les ailes face au vent. Cette opération s'effectue au moyen de la "roue de pivotement" située à l'extérieur du moulin. Pour freiner le moulin, et donc bloquer la roue supérieure, le meunier actionne la "corde du frein" (située à l'extérieur), laquelle libère les blocs de freinage de la roue supérieure. Les ailes des moulins sont constituées de poutres fixées à l'axe supérieur du système d'entraînement des roues de meulage (ou d'entraînement de l'eau). Des poutrelles de plus faible échantillonnage et des barreaux fixés entre ces dernières et les poutres principales constituent la structure des ailes. La longueur des ailes définit la volée (ou envergure) du moulin. Plus cette volée est importante, plus le moulin "prend" le vent. Pour augmenter l'efficacité des ailes, le meunier peut les entoiler (en tout ou partie), comme on le voit sur la photo de droite ci-dessous. Le nombre et la surface des "voiles" permet de régler la vitesse de rotation des ailes du moulin. Lorsque la force du vent augmente, le meunier "ramène" ou "cargue" (plus ou moins) les "voiles" des ailes de son moulin.



Tant sur l'Overwaard ("terre haute") que sur le Nederwaard ("terre basse") — cf. vue du site de Kinderdijk ici — le drainage des polders est bien sûr assuré par des pompes d'épuisement (de troisième génération). Il n'en reste pas moins que ces dix-neuf moulins de Kinderdijk, construits entre 1738 et 1740 dans cet authentique paysage de polders, constitue un ensemble unique, connu dans le monde entier.


Les meuniers des moulins de drainage travaillaient généralement pour l'administration des polders dont ils relevaient. Mais leurs salaires étaient le plus souvent insuffisants pour nourrir leur famille. Aussi devaient-ils trouver des sources de revenus complémentaires, comme journaliers dans des fermes ou comme tailleurs de roseaux (plante partout présente dans ces régions). D'autres meuniers travaillaient partiellement à l'usine. Beaucoup d'entre eux avaient un jardin potager, élevant en plus des poulets et des lapins. Une autre source de revenus était la vente de poissons car les canaux des polders regorgaient de brochets, d'anguilles, de perches, etc.


Ci-dessous, le "moulin De Blokker", unique exemple sur ce site de "moulin à pivot". Ce moulin surélevé s'appuie sur une base en maçonnerie, partiellement revêtue de tuiles. Le premier moulin de ce type installé ici remonte probablement au début des années 1500. La partie haute du moulin est montée sur pivot afin de pouvoir orienter le moulin pour mettre ses ailes face au vent. Ce n'est hélas pas le moulin d'origine, lequel a été détruit par un incendie en 1997. Le moulin actuel a toutefois été reconstruit à l'identique.


Tandis que la partie basse du moulin est à moitié recouverte de tuiles, la partie haute (la "cage") est toute en bois, y compris son toit (sa "calotte") construit à clin (ensemble de planches horizontales clouées à recouvrement). Cette simple cage pèse, paraît-il, de l'ordre de 30 t. La roue à aubes de ce moulin est montée à l'extérieur.


Soir d'hiver (26.12.2017) sur les Moulins de Kinderdijk.



Françoise Massard - 02.01.2018

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