Souvenirs au long cours de Georges Tanneau
Propos recueillis et mis en pages par Françoise Massard
Navires cités dans cette page ( cliquez sur leurs noms ) : - Armorique - Caroline I - Elinela - Irenes Progress - Julien Delmas - Lady Angela - Monarch - Nicolas I - Oppelia - Opellia Delmas - Penn Hills - Stigmaria -
Cliquez sur les photos pour les agrandir

Chargement d'huile de palme à bord de l'Armorique

Chargement d'huile de palme, sur rade de Lomé en 1961, à bord de l'ARMORIQUE (La Rochelle). Ce navire était équipé de deux "deep-tank", à tribord et bâbord de la cale 3. Chacun d'eux pouvait contenir 500 m3 d'huile de palme. Une fois embarquée, cette huile était maintenue à température constante par des serpentins.

Sur la photo, on aperçoit le boat portant la pompe de chargement et deux boats contenant les cuves à huile.

NDLR — Ce "cargo de divers" faisait partie de la série des "7 200 tpl" (17 navires). Construit par les Ateliers & Chantiers de la Loire pour la SNDV, il entra en service en 1951. Il sera essentiellement affecté à la ligne Europe - Côte Occidentale d'Afrique. Il quitte la flotte SNDV en 1972 et devient l'ELINELA (pav. CYP). C'est sous ce nom qu'il est ferraillé en 1978.
ARMORIQUE - 130,50x17,00x8,10 m - TE 7,40 m - JB 4 665 - JN 2 581  - PL 7 194 t - P 5 000 ch (3 680 kW) - Moteur Sulzer 2T-8 cyl. - V 14 nd - Cap. 9 980 m3.
Photo Coll. Yvon Perchoc

D'autres vues de l'Armorique (Coll. GT). De gauche à droite : en déchargement à Douala en 1961 ; non datée ; sur rade de Cotonou en 1961 ; à Lomé en 1961 (entrepont de la cale IV, partie arrière) - photo Claude Marrelec (officier radio) ; enfin, photo "prise par une mouette" en 1963.

Sur l'avant-dernière photo, une bâche a été étalée sur les panneaux de la cale pour récupérer un éventuel "coulage" de sacs crevés. Les sacs du milieu ne sont pas arrimés (pile), ceux derrière les trois hommes de droite forment déjà un début de "mur" (en breton).


La métamorphose d'un... minéralier

Nous sommes à La Pallice, le 18 décembre 1968 sans doute. Le minéralier STIGMARIA vient d'être transformé en grumier par les chantiers de la Delmas et s'appelle désormais OPPELIA DELMAS. Les travaux ont duré deux mois. Le minéralier a reçu des mâts portiques, des mâts de charge (bigues de 15 t) et des treuils. De très bons souvenirs. Durant les travaux, nous avions pris pension à quatre dans un petit restaurant ouvrier. On y faisait d'excellentes mouclades et tous les repas se terminaient invariablement par des mirabelles à l'eau de vie, ce qui nous faisait rejoindre notre bateau le cœur en fête.

NDLR — STIGMARIA - 134,50x21,00x12,60 m - TE 9,60 m - JB 12 930 - JN 6 925 - PL 19 635 t - P 16 000 ch ( 11 775 kW) - V 17 nd - Cap. 28 135 m3 - Constr. 1960 (Chantiers et Ateliers de Provence). Acheté par la SNDV en 1968 et donc rebaptisé alors OPPELIA DELMAS. Transformé en grumier (Chantiers et Ateliers de La Rochelle-Pallice), la même année, pour la ligne de la COA. Il deviendra IRENES PROGRESS (pav. GRC) en 1976, puis CAROLINE I (pav. PAN) en 1980, enfin NICOLAS I (PAN toujours) à la fin de la même année. C'est sous ce nom qu'il est démoli en Inde en 1982.



Petite histoire de mer… Une escale technique non prévue !

(...) Après Savone, nous avions rejoint Marseille pour quelques réparations. Cette escale technique n’était pourtant pas prévue au programme, mais elle s’imposa d’elle même comme une visite d’urgence chez le dentiste. Durant la nuit, le pont avait gonflé, gonflé, gonflé…
" Oh putaing ! " s’était écrié notre commandant, un Bordelais.
On aurait dit que notre minéralier avait une énorme chique. Que s’était-il passé ?…
En remplissant les ballasts latéraux pour lester le bateau, les mécaniciens avaient omis d’ouvrir les tapes des cols-de-cygne qui sont chargés d’évacuer le trop-plein sur le pont. On les avait refermés quelques jours auparavant par mauvais temps. Et la pompe de remplissage refoula consciencieusement ses 200 t d’eau dans les ballasts sans que l’air ne puisse s’en échapper, et les petits boulons qui fermaient les tapes des cols-de-cygne résistèrent avec pugnacité à la terrible pression qui se mit à tordre les tôles de pont et de bordés. La pompe fut bien sûr stoppée dès le premier craquement sinistre, mais il était hélas trop tard. L’OPPÉLIA était tout boursoufflé de partout, comme atteint d’éléphantiasis aggravé.
Après un passage sur le dock flottant, on nous relégua dans un endroit désert et à bonne distance des portes de la ville. L’arrêt forcé que nécessitaient les visites et les expertises se prolongea de quelques jours d’attente pour donner le temps aux responsables de l’armement de statuer sur notre sort. Accostés à la grande digue, entre le pertuis de la Pinède et celui de la Madrague, entre le pastis de onze heures et celui de dix-huit heures, nous nous sommes remis petit à petit de nos émotions. Les bruits du port nous parvenaient confus et lacérés par le vent. Arabesques des fumées d’usines, monômes des wagons, chorégraphie des grues ; le mistral accompagnait chaque mouvement des notes lancinantes de sa scie musicale. Le temps s’écoulait mortellement : corrections de cartes, inventaires de bibliothèque ou de pharmacie, je m’occupais comme je pouvais… avec monotonie. De la timonerie, nous regardions chaque soir l’horizon au-delà du château d’If, mais l’ennui tissait déjà sa trame aux sabords, comme sur des canevas ; bientôt il empêcherait toute évasion.
OPPELIA sur dock flottant (Marseille)
Nous parlions entre nous de désarmement et d’éventuels débarquements, quand notre commandant (que nous surnommions " Guinou Dreuz ", " Bouche de Travers ", cf. portrait ci-contre), le sourire ouvert en croissant de lune au dernier quartier, fit irruption dans notre jeu de quilles, un rouleau de cartes marines sous le bras, et me dit sans préambule :
" Lieutenang ! Voilà du travail ! Demaing, nous appareillons pour Saint-Domingue !
- Oh putaing ! "
GT (18 mai 2007) - Extrait du chapitre "L’Oppélia", dans Figures de Proue et Gueules de Raie

NDLR — Ce minéralier-charbonnier ( photos ci-contre) avait été construit en 1959-1960 par les Forges et Chantiers de la Gironde, pour le compte de l'Union Navale, société créée en 1958, avec le soutien des Chargeurs Réunis, par l'ATIC (Association Technique de l'Importation Charbonnière), elle-même constituée en 1944 dans le but d'approvisionner la France en charbon étranger, en particulier américain. La gérance de l'OPPELIA fut confiée à la Sté Navale Delmas-Vieljeux (SNDV) de 1960 à 1963. Racheté en 1967 par la SNDV, il devient le JULIEN DELMAS. Il subit quelques travaux pour augmenter légèrement son port en lourd et, surtout, le transformer en grumier pour la COA.
Le minéralier OPPELIA (U.N. Delmas) dans l'Atlantique Nord (parages des Açores) en janvier 1962.
Durant cette traversée un paquet de mer fracassa l'embarcation bâbord.

OPPELIA - 166x21x13 m - TE 9,2 m - JB 12 840 - JN 8 315 - PL 17 550 t - P 7 500 ch (5 520 kW) - Mot. B&W - V 14 nd - Cap. 22 350 m3. Il deviendra le JULIEN DELMAS en 1967, le MONARCH en 1976, puis le PENN HILLS en 1977 et encore, en 1982, le LADY ANGELA, nom sous lequel il sera ferraillé en 1983 (à Shanghai, Chine).



Souvenirs de San Pedro (3 août 1972)

Rêve d'Afrique

Quand je rêve à l'Afrique, et j'en rêve souvent,
Je vois rouler les flots sur des plages sans âme,
Et sur le sable chaud où se penchent les palmes,
Une pirogue attend, caressée par le vent.
Plus loin, une lagune aux rayons du levant,
Quelques palétuviers plongent dans les eaux calmes
De longs pieds, sur lesquels de curieux périophtalmes,
Aux grands yeux globuleux semblent fixer le temps.

La case
Une case isolée, semblable à une ruche,
Met une tache claire au coeur des bananiers.
Des tisserins s'égaient dans les frangipaniers
Et de beaux papillons passent en tournoyant.
Une femme, aux seins nus, vide l'eau d'une cruche.
Un enfant noir s'endort au pied d'un flamboyant.


A lire bien sûr aussi l'histoire pittoresque des Kroumen (les "Krous")… page précédente

Françoise Massard - Septembre 2007

© Françoise Massard  
  www.cargos-paquebots.net