Ferdinand de Lesseps après l'ouverture du canal
Françoise Massard

LE CANAL DU XXe SIECLE

Les Anglais s'imposèrent donc en Egypte jusqu'au 26 juillet 1956, date de la nationalisation du canal par le Colonel Nasser (les troupes britanniques avaient commencé à quitter la zone du canal dès 1952, après l'abdication du Roi Farouk, sous la poussée d'un groupe de militaires égyptiens). La Compagnie initiale avait fonctionné pendant presque un siècle. Des troupes franco-anglo-israéliennes débarquèrent à Port-Saïd le 29 octobre 1956 (c'était "l'Opération Mousquetaire") et, en réaction, l'Egypte bloqua le canal en coulant des navires. Il réouvrira en avril 1957. Puis il sera de nouveau fermé de 1967 à 1975 à la suite de la Guerre des Six-Jours. Depuis, l'Autorité du Canal de Suez, respectant la stricte neutralité de la voie d'eau, accueille les navires du monde entier. Les droits de péage jouent un grand rôle dans la balance des paiements égyptienne, puisqu'ils représentent un montant chiffré en milliards de dollars par an.

(Doc. Irantouristguide)

EN GUISE DE CONCLUSION

Comment ne pas être admiratif devant Ferdinand de Lesseps, ce créateur d'une route mondiale nouvelle, ce "perceur d'isthmes", et pourtant ni ingénieur, ni architecte, ni financier ! Mais un tel animateur, qui sut transmettre son enthousiasme à ceux qui l'approchaient, ses collaborateurs bien sûr, mais aussi les gouvernements et l'opinion publique. Diplomate il était né, diplomate il s'est conduit, y compris aux pires moments de conflit avec les anglais malgré la lourde entrave qu'ils faisaient peser sur le projet de construction — sur son projet — puis sur le déroulement même du chantier.:

Aperire terram gentibus (Ouvrir le monde aux nations), telle fut la devise de Ferdinand de Lesseps

On ne saurait passer sous silence le "fairplay" final des Anglais qui, en juillet 1870, reçurent Ferdinand de Lesseps en triomphateur... Même le Times, qui l'avait pourtant éreinté à de nombreuses reprises, fit amende honorable dans un article resté célèbre (cf. encadré ci-dessous).
"M. de Lesseps arrive dans un pays qui n'a rien fait pour le Canal de Suez et qui, cependant, depuis qu'il est ouvert, l'a fait traverser par plus de navires que toutes les Nations du monde réunies. C'est ce pays qui lui fournira la presque totalité des dividendes que ses actionnaires encaisseront. Que ce soit la compensation offerte par nous pour les torts que, primitivement, nous avons pu avoir !"

Réelle contrition ou hypocrite moquerie de circonstance, le lecteur tranchera. Soyons juste, les Anglais ne furent d'ailleurs pas les seuls à vilipender le projet de Lesseps, les Français ne furent pas de reste, comme le montre la caricature ci-contre.

Ferdinand de Lesseps devient après ce succès l'homme le plus décoré d'Europe. Il eut une réputation universelle et fut comblé d'honneurs. Nommé Grand-croix de la Légion d'honneur en 1869, sans avoir été grand-officier, il fut élu à l'Académie des Sciences en 1873 et à l'Académie française le 21 février 1884 en remplacement de Henri Martin. Il y fut reçu par Ernest Renan le 23 avril 1885, lequel Renan aurait prononcé à cette occasion cette phrase prémonitoire des évènements politiques du XXe siècle: " Vous avez ainsi marqué, Monsieur, la place des grandes batailles de l'avenir...".

Pour ouvrir "son" canal, F. de Lesseps écarte les continents...


Le 17 novembre 1899, à l'occasion du trentième anniversaire de l'ouverture du Canal, une colossale statue en bronze de Ferdinand de Lesseps, réalisée par Emmanuel Frémiet (1824-1910), est érigée à Port-Saïd. Elle domine alors l'entrée du Canal.


Sur le plan personnel, il débute aussi une nouvelle vie, se remariant, quelques jours après l'inauguration du canal, à une jeune femme de... 43 ans sa cadette (lui a alors 64 ans), Louise Hélène Autard de Bragard, dont il aura six filles et six fils ! Décidément, Ferdinand de Lesseps ne fait rien à moitié ! Il avait déjà cinq enfants de sa première épouse, Agathe Delamalle, dont il restait veuf.

Il aurait pu en rester là, à couler des jours paisibles dans sa propriété du Chesnaie. Cependant, sans doute galvanisé par sa notoriété et son élection à l’Académie, notre "ouvreur d'isthme" veut réitérer l’expérience et se lance en 1879 (il a alors 74 ans) dans un projet d'ouverture du canal interocéanique de Panama (canal de 75 km devant relier l'Atlantique au Pacifique). Mais l’aventure tournera mal et s'achèvera, dix ans plus tard, sur un retentissant désastre financier, le "Scandale de Panama". Accusé de fraude et d’abus de confiance, Ferdinand de Lesseps fut condamné, avec son fils Charles, le 9 février 1893, à cinq ans de prison et 3 000 francs d'amende, mais en considération de son âge et de son état de santé le jugement ne lui fut pas signifié (la Cour de Cassation cassa le jugement le 15 juin 1894).

Vingt ans plus tard, le canal de Panama était achevé et inauguré par les États-Unis. Mais la mémoire de l'initiateur de cette nouvelle route maritime ne s’effaça pas au Panama où il y est toujours appelé « le grand Français ».


Et si l'homme a une fin, l'oeuvre demeure...

Il décéda le 7 décembre  1894 dans sa propriété de La Chesnaie (Indre) et fut inhumé au cimetière du Père Lachaise, à Paris (ci-dessous, son monument funéraire).


Pour Info....

Le propre oncle de Ferdinand, Barthélemy de Lesseps, alors qu'il était tout jeune encore, fit la connaissance de La Pérouse(1), et appareilla sur "L'Astrobale". Au bout de deux années de navigation, La Pérouse chargea le jeune Lesseps de regagner la France pour apporter au roi Louis XVI des nouvelles de l'expédition. Commença alors pour Barthélémy une odyssée de quatorze mois à travers l'immensité glacée de la Sibérie, avant de remettre au roi, le 18 octobre 1788, les dernières nouvelles qu'on ait reçues de l'expédition de La Pérouse avant sa disparition sur les rivages de Vanikoro, dans le Pacifique Sud.

Plusieurs des fils de Ferdinand, nés de son second mariage, furent quant à eux des pionniers de l'aviation, comme Jacques de Lesseps (1885-1927) qui s'illustra pendant le premier conflit mondial, après avoir été, en 1910, le deuxième pilote à traverser la Manche. Malheureusement, il perdit la vie dans un crash au Canada en 1927.

(1) Cf. dossier Un monument à la mémoire de La Pérouse au Cap Soya (Hokkaido) ici.
Le Canal de Ferdinand de Lesseps, aujourd'hui

Un autre hommage durable aura été rendu à ce promoteur de nouvelles routes maritimes, puisque son nom fut donné à un navire des Messageries Maritimes le 21 juillet 1951, lors du lancement du Ferdinand de Lesseps, construit par les Chantiers de la Gironde (Bordeaux). Après son voyage inaugural du 3 octobre 1952, il fit la "route Marseille - La Réunion - Maurice", via Port-Saïd, Djibouti, Mombassa, Dar-es-Salaam, Nossi-Bé, Diego-Suarez et Tamatave.
Comme ses trois sisterships, La Bourdonnais, Pierre Loti et Jean Laborde, il était long de 150,10 m, pour une largeur de 19,60 m et une jauge brute de 10 944 tx. Propulsé par deux moteurs (puissance totale 12 500 ch), il pouvait transporter ses 240 passagers à 17 nds.

Ci-contre, le Ferdinand de Lesseps
magnifiquement "croqué" par Michel Thouin

(cliquez sur la vignette pour l'agrandir)

 

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© Françoise Massard
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