Le JEREMIAH O'BRIEN à San Francisco (juin 2008) - Fin
Françoise Massard

Retour sur la restauration du JEREMIAH O'BRIEN

Nous l'avons vu, le Liberty reçut, le 22 mars 1946, l'ordre de rejoindre la "Flotte de réserve" à Suisun Bay (à environ 50 km au Nord de San Francisco), cf. photos ci-dessous.


Plusieurs projets furent envisagés, dont sa transformation en navire-hôpital, mais aucun n'aboutirent. Il resta donc à Suisun Bay (avec une centaine d'autre Liberty Ships) pendant plus de 33 ans ! Il est finalement déclaré "Monument National" en 1978 par le Congrès américain, et le National Liberty Ship Memorial (créé la même année) a alors devant lui une tâche énorme, vu l'état du navire, comme on peut en juger sur la photo ci-dessous d'octobre 1979. Photo émouvante car c'était la première fois qu'il renaviguait depuis 1946, avec sa machine d'origine ! De très nombreux bénévoles, dont des vétérans de la marine marchande, vont donc, sans compter, s'atteler à la tâche, conduits par l'Amiral Thomas J. Patterson (de l'US Maritime Administration).


Le JEREMIAH O'BRIEN quittant la Suisun Bay,
par ses propres moyens, le 6 octobre 1979
(Crédit photo : Marc Piché)

A l'issue de son voyage entre Suisun Bay et San Francisco, il est reçu à son arrivée avec tous les honneurs qui lui sont dus. Pris en charge par le Bethlehem Steel Shipyard (San Francisco), la restauration de sa coque demandera plus de 8 mois. Malgré la rouille apparente, la coque avait finalement assez bien supporté ses 33 années d'oubli (seulement protégée par de la graisse). Il quitta le chantier le 21 mai 1980 et, depuis, a toujours navigué.

Trois vues du Golden Gate (San Francisco) : au centre, le JEREMIAH O'BRIEN passe fièrement dessous le 21 mai 1980 après huit mois de restauration au Bethlehem Steel Shipyard (photo NLSM). A gauche et à droite, photos FM faites le 3 juin 2008, à quelques heures d'intervalle. La vue sous la brume est la plus courante...

Bien sûr, son plus grand périple depuis sa restauration fut l'aller-retour Californie - Europe, via le Canal de Panama, à l'occasion des festivités du Cinquantenaire du Débarquement en Normandie. Parti le 18 avril 1994 de San Francisco, il mit 34 j pour toucher les côtes anglaises. Il avait parcouru 7 894 milles. Ses 56 membres d'équipage étaient majoritairement des vétérans (200 s'étaient portés volontaires, mais la drôme de sauvetage ne permettait d'embarquer que 56 personnes).

Au moins 200 000 h (et sans doute plus) furent dispensées pour cette restauration depuis 1980, essentiellement par des bénévoles passionnés. Trois noms sont couramment associés à cette "renaissance" du dernier Liberty opérationnel et rigoureusement dans son état d'origine : le Chef mécanicien Harry Morgan qui supervisa la remise en état de la salle des machines, le Président de la General Engineering and Machine Works Co (San Francisco), Robert Blake, qui fournit tout le matériel nécessaire à la restauration des emménagements et, enfin, John Lappin, de l'IBEW (International Brotherhood of Electrical Workers), qui contribua largement à la réfection de la distribution électrique, ainsi qu'à la remise en état des circuits téléphoniques et des systèmes radios.

Quand il ne navigue pas, c'est maintenant un musée à quai ouvert au public, et c'est ainsi que j'ai pu passer une matinée à bord, en ce début juin 2008. Ce sont, là encore, des volontaires qui en assurent l'entretien et la garde, dont un certain nombre de vétérans ayant navigué à bord de ces "Bateaux de la Liberté". Ceux que j'ai rencontrés étaient tout contents de me dire qu'ils étaient venus en Normandie en 1994.


JEREMIAH O'BRIEN, amarré au Pier 45 du Fisherman's Wharf de San Francisco, un soir de juin 2008


Clin d'œil... le JEREMIAH O'BRIEN à Rouen en 1994

Comme mentionné précédemment, le JEREMIAH O'BRIEN est revenu en Europe à l'occasion de la commémoration du cinquantenaire du Débarquement en Normandie. Après un passage par Portsmouth, il accosta au Quai de France à Cherbourg le 23 juin 1994. Cette date coïncidait presque jour pour jour avec le cinquantième anniversaire de la libération de la ville, délivrée du joug nazi le 26 juin 1944. Après 15 j de cérémonies et de festivités, il appareilla pour Rouen le 7 juillet. Arrivé le 8 au matin au Havre. il touchait Rouen en fin d'après-midi, après une remontée de la Seine fort appréciée des "Vétérans" à leurs propres dires. Le JEREMIAH O'BRIEN était amarré au milieu des mythiques grands voiliers, pas loin du pont Guillaume le Conquérant, tribord à quai, rive droite, comme on le voit ci-dessous.

JEREMIAH O'BRIEN à Rouen en 1994
JEREMIAH O'BRIEN à Rouen en 1994
Crédit photos : Jean-Claude Cornier

Le JEREMIAH O'BRIEN fut, avec la JEANNE D'ARC, le navire le plus visité (35 000 personnes) durant cette deuxième édition de l'Armada rouennnaise, appelée pour l'occasion l'Armada de la Liberté et qui se déroula du 10 au 17 juillet 1994.

Il appareilla de Rouen le 17 juillet 1994 à 9h30, fit une escale de quelques jours au Havre où il fut ouvert au public. Quittant définitivement la France, il appareilla du Havre le 22 juillet, aidé des ABEILLE 7 et ABEILLE LE HAVRE, escorté de très nombreux bateaux de tous types et salué par de nombreuses sirènes. Puis Capt. Jahn ordonna "full ahead"... le JEREMIAH O'BRIEN était en route pour revenir à son port d'attache, San Francisco où il arriva le 23 septembre 1994, après avoir toutefois escalé à Portland (Maine) pour rendre hommage à Jeremiah O'Brien (né à Machias, près de Portland), ce patriote américain qui s'était illustré dans la Guerre d'Indépendance américaine.



Remarque : le JEREMIAH O'BRIEN n'est pas le seul survivant des 2 751 Liberty Ships construits, mais c'est le seul qui soit rigoureusement dans son état d'origine. Un autre, le JOHN W. BROWN, lui aussi transformé en musée (après avoir été une école navale flottante de 1946 à 1982), mais au port de Baltimore, a subi pas mal de modifications depuis l'origine, contrairement à son sister-ship. En tout cas, comme lui, il est aussi en état de naviguer (cf. photo ci-dessous). Belle performance pour ces deux vétérans de bientôt 70 ans, d'autant que, lors de leur construction, ils étaient tous promis à 5 ans de navigation au maximum... Et pourtant, en plus de leurs 5 années de guerre, les Liberty Ships ont continué de naviguer comme navires commerciaux pendant 15 à 20 ans !


Annexe - Rôle d'équipage d'un Liberty Ship pendant la Seconde Guerre mondiale
(d'après le National Liberty Ship Memorial)

Commandant
Chef mécanicien
, dont dépendaient : Second, Troisième et Quatrième officiers mécaniciens - Elève - Electricien - Trois chauffeurs - Trois graisseurs de quart - Deux nettoyeurs
Second Capitaine
avec, sous son autorité : Premier et Deuxième lieutenants- Officier radio - Elève - Bosco - Charpentier - Six matelots qualifiés - Trois matelots légers - Magasinier
Intendant, auquel rapportaient : Chef cuisinier - Second de cuisine - Boulanger - Trois garçons (dont le postal) - Trois cabiniers - Deux plongeurs
Officier de batterie, avec sous sa coupe : Sous-officier - Matelot chargé de la transmission des signaux - Dix-huit canonniers

Soit en tout 65 membres d'équipage.


"The Jeremiah O'Brien is not only a museum ship. She is a labor of love and a memorial
to all the ships and men who had given their lives in service to our country."
W.W. Jaffee

Quelques références bibliographiques

  • Capt. Walter W. JaffeeSS Jeremiah O'Brien. The History of a Liberty Ship from The Battle of the Atlantic to the 21st Century. The Glencannon Press, 2004.
  • J.Y. Brouard Les Liberty ships. Glénat, 1993.
  • J. Messiaen Liberty-ships de France 1946-1972. Auto-édité, avril 1990.
  • G. Guétat Liberty ship, l'épopée. ETAI, 1999.
  • ASMELiberty Ship, USMC Cargo Vessel EC2-S-C1. The American Society of Mechanical Engineers, 1984.
  • A. BragagnoloPropulsion des navires d’hier et d’aujourd’hui. Autoédition, juin 1998.
  • Documents muséographiques américains
  • Documents de différentes compagnies maritimes françaises ayant affrété des Liberty ships, et de leurs commandants.

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